Des rêves jetés aux oubliettes : «les lacrimoïdes»

Tout en partageant un coup de cœur littéraire, l’occasion m’est donnée de remettre en circulation un petit clin d’œil poétique de Jacques Salomé : « il arrive aux possibles du réel de surprendre parfois les rêves et de scintiller dans le ciel du quotidien ».

 


« La grammaire de Dieu. Histoires de solitude et d’allégresse » est le dernier livre de Stefano Benni (2009). Un livre d’histoires. « Des histoires hilarantes, tristes, mélancoliques, amères ou poétiques, qui nous parlent d'humains, d'animaux, de diablotins ou de pauvres diables, de sorcières ou de moines muets, de chefs d'entreprise arrogants ou de chauffeurs de poids lourds abandonnés par leur bien-aimée. Stefano Benni décline sur tous les tons la solitude dans notre société dite de "communication" triomphante. Et il le fait avec un talent de conteur hors pair, entraînant même dans cette sarabande l'Arioste, Andersen ou encore Lewis Carroll. Car comme l'a dit un philosophe grec : " Parmi les dieux que les hommes inventèrent, le plus généreux est celui qui, en unissant plusieurs solitudes, en fait un jour d'allégresse." (quatrième de couverture) »

Parmi les nouvelles, l’une d’entre elles s’intitule « Les larmes ». Il se met à pleuvoir sur la ville des larmes, de toutes les formes, que l’on croit être tout d’abord des sacs en plastique. Alors les autorités dites compétentes prennent les choses en main comme elles savent le faire : les savants analysent, la presse, les touristes débarquent en masse, fascinés par le phénomène incompréhensible et extraordinaire. Un soir, enfin, à la lumière du soleil couchant, un savant voit clairement derrière la matière opaline, l’image d’une femme qu’il avait aimée. Il comprend ainsi que les lacrimoïdes sont les rêves négligés, jamais cultivés avec soin, jamais poursuivis avec passion, des rêves perdus sans combattre, des rêves jetés aux oubliettes. Le savant en parle avec son supérieur, lequel ne le croit pas, il pique même une colère. L’idée lui semble complètement saugrenue et le met hors de lui. Il décrète que les lacrimoïdes  étaient en train de diminuer et que ce n’était pas la peine, désormais, de raviver l’intérêt pour elles. Il menace le savant : gare à lui, s’il diffuse cette théorie fumeuse et absurde !

Ces larmes contiennent les visages, les voix, les rêves, toutes les choses inaccomplies, inachevées des habitants de cette ville (et d’ailleurs sans doute !).

L’auteur[1] dit qu’il a mis deux mois à écrire ces petites pages : il ne sait pas les expliquer mais il y a là, selon lui, les mots qui disent « les rêves perdus sans combattre ».

Le savant du pays des lacrimoïdes ne savait pas (s’il l’avait su, aurait-il pour autant convaincu son supérieur ?) que dans une autre contrée de la terre[2], un psychosociologue qui était aussi conteur et poète avait déjà, à sa façon, compris à quel point il est important de « semer ce plus de vie émerveillée dont l’univers a tant besoin pour se régénérer. » Il avait écrit un petit texte que je dédie à toutes celles et ceux qui, par désespoir ou par excès de zèle et de rationalité, ont jeté leurs rêves aux oubliettes.

Maryse Legrand

Destins de rêves[3]

Si vous lancez une brassée de rêves dans l’azur de l’air vous en récolterez peut-être une partie qui retombera sur votre tête, une autre rejoindra certainement les attentes et les espérances de vos proches.

Mais souvent vous ne saurez  pas ce qu’il adviendra du reste. L’essentiel atteindra sans doute l’écoute ouverte d’inconnus réceptifs dont vous ne soupçonnez même pas l’existence, ou encore - qui sait ? - le regard tout neuf d’un enfant étonné.

Ainsi vous aurez semé ce plus de vie émerveillée dont l’univers a tant besoin pour se régénérer.

Si maintenant, vous vous lancez dans l’observation attentive de la constellation de vos rêves, vous découvrirez que dans le lot, une poignée d’entre eux seulement sera susceptible de se transformer en projets.

Par miracle, quelques uns coïncideront peut-être avec ceux d’un (e) que vous aimez .

Vous comprendrez qu’il y a deux principales sortes de rêves : ceux que vous pouvez réaliser seul et ceux dont la concrétisation dépend de la participation d’un autre au moins.

Vous serez parfois surpris de vous apercevoir que vous avez oublié, que vous avez laissé en dépôt ou en caution chez quelqu’un, en garantie ou en gage quelque part, des éclats, des bribes ou même des pans entiers de rêve de vie. Il vous appartiendra de vous réapproprier ces rêves en jachère.

Vous en viendrez à reconnaître avec amertume, c’est à craindre, que certains de vos rêves ne sont que des contes que vous vous racontez, des châteaux de cartes qui reposent sur des illusions ou des leurres. Et vous aurez à admettre que nul autre que vous ne possède le pouvoir ou la faculté de renoncer à les alimenter si vous souhaitez pouvoir en construire d’autres, peut-être moins ambitieux ou moins magiques, mais plus solides et enracinés dans la réalité.

Si toutefois vous constatez que certains de vos rêves sont l’occasion de belles rêveries stimulantes, si vous convenez que d’autres sont des utopies viables au service de causes légitimes qui peuvent vous porter longtemps sans vous épuiser ni vous couper de vos responsabilités, alors il vous restera à voir comment vous occuper …vous-mêmes de ces rêves-là.

Si vous acceptez enfin que le sort de certains rêves est parfois de rester en attente de réalisation ou de demeurer indéfiniment à l’état de rêve, partageable ou non, vous participerez à nourrir le fond imaginaire et symbolique de l’humanité.

Ainsi vous gagnerez en lucidité, en liberté et en inventivité, vous contribuerez à faire œuvre de créativité et vous respecterez le rythme respiratoire de la vie désirante dont le monde a tellement besoin pour ne pas s’asphyxier dans sa course effrénée vers des promesses de progrès.

Vous verrez qu’il arrive aux possibles du réel de surprendre parfois les rêves et de scintiller dans le ciel du quotidien.

[1] Entendu le 2 avril 2009 lors de l’émission Affinités électives animée par Francesca Isidori sur France Culture
[2] Planète TAIRE écrivait-il parfois, tout comme Françoise Dolto, une psychanalyste célèbre sous les mêmes latitudes.
[3] Jacques Salomé, Lettres à l’intime de soi, Albin Michel 2001, p 50-51