Edito

Avoir un choix, faute d’avoir LE choix

06.10.2007 20:17 par Maryse Legrand

« Prendre conscience n’est pas suffisant », se plaît souvent à rappeler Jacques Salomé en citant des propos de bon sens qu’il attribue à sa « grand-mère » mythique : « Tiens, lui fait-il dire, j’ai pris conscience que le pneu arrière de mon vélo est crevé et cela n’a pas suffi à le regonfler. ».


Par ailleurs Jacques Salomé dit aussi qu’« en matière de relations humaines, il n’y a pas de solutions, il n’y a que des évolutions possibles ».

Je suis tentée de rapprocher ces deux affirmations.

Prendre conscience n’est pas toujours suffisant. Il arrive néanmoins qu’une prise de conscience puisse m’aider à changer de regard, à m’ouvrir à de nouvelles représentations et à modifier ma manière de penser et d’aborder certaines situations de ma vie quotidienne. Par exemple, c’est un enchainement de prises de conscience, toutes en rapport avec la question de choisir, qui m’ont aidée au fil du temps, à développer un espace de liberté en moi.

Lors d’un des tout premiers stages auquel j’avais participé sur le thème des relations humaines, j’avais pris conscience que dans bien des cas où je pensais « être bien obligée de » ou ne pas avoir « LE choix » j’avais tout de même une certaine marge de manœuvre, un certain « jeu », ne serait-ce que dans ma façon de voir les choses. Une illustration toute simple. Chaque matin, je peux considérer que « je suis bien obligée de me lever » (je me sens déjà lourde rien qu’à envisager mon réveil dans ces termes) ou bien je peux me dire que « je choisis » de me lever (même si je ne suis pas du genre matinal, je me mets alors dans une dynamique plus active). Choix de représentation.

Si je suis cette mère qui travaille, qui met son enfant à la cantine et qui en ressent de la culpabilité, je peux tenter de me déculpabiliser en insistant bien auprès de ma fille, en lui disant que « je n’ai pas le choix, que je suis bien obligée parce qu’il faut bien que j’aille travailler. » Mais alors quelle sorte de message est-ce que je lui transmets ? Que je ne prends pas vraiment mes décisions et mes responsabilités, que je subis ma vie professionnelle ?

Si je suis à la place de cet homme qui se plaint régulièrement d’être fatigué par un surcroît de travail, je peux continuer à faire comme lui : me représenter la situation que pourtant je choisis (en l’occurrence il est en position de décideur) comme une contrainte : « Je suis bien obligé de mettre les bouchées doubles, de faire des heures supplémentaires et de soutenir la cadence. » Ou bien, je peux reconnaître que c’est bien moi qui ai accepté de répondre aux exigences de délai fixées par mon client, parce que je tiens à le conserver. Dans ce cas j’ai toujours devant moi la même quantité de travail à fournir, mais je l’aborde avec un autre état d’esprit.

La différence de perspective semblera dérisoire à certain(e)s, elle peut donner l’impression que je pinaille, que je joue sur les mots, que je coupe les cheveux en quatre ou que je cherche la petite bête (j’ai tout entendu). N’empêche que depuis plusieurs années j’ai commencé à traiter avec plus de recul, beaucoup de situations que je vivais auparavant comme des obligations plus ou moins pesantes.

Nuances ténues, subtiles qui font toute la différence entre subir et être sujet.

Prendre conscience que j’ai une part de choix dans la manière dont je me représente une situation quelle qu’elle soit m’avait ouvert la voie. Cette prise de conscience a été suivie de quelques autres, dont trois que je peux parfaitement situer et relier à trois citations. Je me les suis appropriées et j’aime les citer à mon tour.

Il y a tout d’abord eu cet aphorisme de Jacques Salomé :
« Choisir c’est renoncer ». Pour pouvoir m’engager dans le sillon d’un choix est-ce que je suis vraiment prête à exclure l’une des deux alternatives qui se présentent à moi ? L’exclusion d’une option possible est inéluctable et inhérente à tout choix véritable. C’est une sorte de deuil à chaque fois. Choix par renoncement.

J’ai aussi souvent médité cette phrase de Christiane Singer dans Une passion : « Chaque instant est porteur de choix possible ». J’ai fait un pas de plus vers le cap de ma liberté intérieure en prenant conscience qu’il m’est toujours loisible d’arrêter de me plaindre, de « parler sur » quelqu’un ou d’accuser Pierre Paul Jacques de ce qui ne va pas. Il m’est toujours possible de commencer à me responsabiliser, de prendre le risque de dire non en me respectant. Je ne suis pas toujours obligée de me laisser définir par le contexte, d’attendre les conditions supposées propices, le moment considéré comme optimum pour envisager de faire une demande… Pour peu que j’en décide ainsi, chaque instant peut se révéler être le bon moment, la bonne heure opportune (bonheur) pour prendre l’initiative de me déclarer, pour oser revenir sur une situation ancienne que j’ai mal vécue, etc. Choix de l’opportunité.

Plus récemment, j’ai saisi une nouvelle nuance dans l’idée de choix qui m’incombe, en entendant la lecture d’un poème de l’allemand Reiner Kunze (dans Un jour sur cette terre) « Nous avons toujours un choix, et ne serait-ce que de ne pas nous incliner devant ceux qui nous en privèrent ». Choix de résistance.

J’ai pris conscience de la différence qui existe entre avoir LE choix (situation idéale ou idéalisée, souvent perçue comme la seule à pouvoir me donner l’impression d’être libre et d’être en mesure de véritablement choisir) et avoir un choix (la latitude, même minime, qui me reste du fait de mon libre arbitre, ceci, quels que soient le contexte et les circonstances qui président à mon choix.)

Si je n’ai pas toujours LE choix, j’ai au moins toujours un choix… Il m’appartient d’apprendre à repérer chaque fois où se loge cette part de liberté-là. C’est ainsi que je m‘exerce à donner mon consentement à chaque chose que je rencontre, qui me rencontre, et à laquelle j’accorde du poids. Et que je me responsabilise [voir le sens littéral de « se responsabiliser » ou de « répondre de » d’après l’étymologie qu’envisage Annick de Souzenelle : respondere = res (la chose) pondere (qui, ayant poids) sposare (demande à être épousée)]. Choix de responsabilité.

Maryse Legrand, maryselegrand@orange.fr

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