Edito

Fidèle à soi-même jusqu’au risque de la rupture

13.03.2009 18:56 par Maryse Legrand

Perdre la raison, la tête. Scènes de la vie quotidienne, amoureuse ou conjugale. Scènes de jalousie, de ménage. Crises de nerfs. Souffrances, violences et autres folies privées qui s’ensuivent ! « Si tu ne m’es pas fidèle c’est que tu me trompes ! Tu es un(e)…. – chacun(e) dispose de son vocabulaire choisi en pareilles circonstances. Selon le cas : accusations, menaces, chantage ou culpabilisations. À qui mieux-mieux.

On ne trompe jamais que soi-même en reprochant à l’autre de nous tromper.
Envisager de nouvelles perspectives (à regarder en face comme un visage). 
Pour commencer : fidélité, oui, mais laquelle ?
Fidélité à quoi ? à qui ? 
Fidélité (espérée, attendue, exigée ?) de l’autre ?
Fidélité (choisie, imposée, extorquée, consciente, inconsciente ?) à l’autre ? À qui au juste ?
Deux ou trois questions bonnes à se poser. Demi-tour. Retour et centration sur soi. 
Autre alternative : fidélité à l’autre versus à soi-même. 
Fidélité à soi, c’est-à-dire :
À ses goûts, à ses propres valeurs, à ses croyances.
À son besoin d’intégrité, de cohérence intérieure, de congruence.
À ses rêves, à son désir de rester vivant. 
Fidélité à soi en devenir. Etant-allant-devenant (aurait dit Françoise Dolto).
Fidélité à soi, en prenant le risque de la rupture parfois, quand la fidélité à l’autre nous réduit à n’être plus que l’ombre de nous-mêmes.
C’est un petit joyau de formulation, trouvé comme il me plaît, au détour d’une lecture récente, qui m’a inspiré l’écriture de ce texte. Dans son dernier ouvrage1 au titre mystérieux2 qu’il consacre à l’amitié, J.-B Pontalis évoque son ami Jean-Pierre Vernant.
« Je croyais connaître tous ses livres et voici que je découvre dans le second volume de ses Œuvres un court texte que j’ignorais. Il s’intitule « Tisser l’amitié ».
J’aurais aimé trouver cette image du tissu. Je me reconnais dans ces mots : 
« Parfois, il faut donner des coups de ciseaux dans le tissu, même avec des gens qu’on a beaucoup aimés, couper pour que le tissu continue […]. On peut couper le tissu pour être fidèle, fidèle à soi-même. » 
C’est bien ce que fit Vernant quand il rompit avec le P.C. 
« Je considérais que dans cette rupture, j’étais absolument fidèle à ce qu’il y avait de plus profond, de plus valable aussi dans mes engagements premiers3. »
Celles et ceux qui connaissent Jacques Salomé et/ou la méthode ESPERE® qu’il a initiée sont familiers de « l’écharpe » utilisée pour représenter une relation. L’équivalent de « couper dans le tissu » est un des actes que l’auteur évoque dans son livre Le courage d’être soi au chapitre qui traite précisément du passage de la fidélité à l’autre à la fidélité à soi.

Extrait.
« S’engager, c’est se projeter dans le futur, dans une relation de durée. C’est inscrire dans le temps une constante qui pourrait se résumer en ces termes : 
« Je m’engage à mettre mes ressources au service de la relation que j’entretiens avec vous. Vous pouvez compter sur mes ressources, sur ma disponibilité et ma créativité. […] 
Vous devez tabler aussi sur mon potentiel d’évolution. Je m’engage avec ce que je suis aujourd’hui pour celui que je serai demain. Mais j’ai besoin de rester fidèle à moi-même pour maintenir cet engagement, pour le garder vivant, au présent d’une relation ou d’une action.
Si un décalage trop grand existe entre les contraintes issues de ces engagements et mon système de valeurs, je prendrai le risque de me désengager pour rester congruent, pour demeurer consistant, pour rester fidèle à moi-même. Je prendrai même le risque de me différencier, voire de me séparer pour sauvegarder mes valeurs ou mes croyances dans le respect de ce que je suis devenu.[…] Je renoncerai à la relation si je sens qu’elle m’entraîne à la trahison de mes convictions4
S’il le faut, « couper le tissu » de la relation pour être fidèle, fidèle à soi-même.
Il arrive aussi que fidélité à soi et fidélité à l’autre (ou vice versa) cohabitent en relative harmonie dans le long cours d’une relation. Équilibre relativement stable entre les deux, jamais acquis, cependant. Il s’agit de pouvoir accepter cette précarité sans trop de craintes. Faut-il pour cela, se sentir suffisamment en sécurité avec soi-même ?
« La fidélité à moi-même, dit encore Jacques Salomé5, c’est ce port d’attache; cette île de mes trésors, ce refuge, ce point d’ancrage autour duquel s’arrime mon besoin de cohérence interne […] »

Maryse Legrand, maryselegrand@orange.fr

1 - Janvier 2009
2 - Le songe de Monomotapa, Gallimard
3 - p. 62-63
4 - p. 71-74 dans Le courage d’être soi, Les Éditions du Relié (1999). Livre paru en version Poche (2003).
5 - dans Le courage d’être soi, p 71 (édition 199)

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