Edito

Je prends le risque de votre réponse

28.02.2006 20:52 par Maryse Legrand

 

« Je peux vous demander… ? »
« Je peux me permettre de vous poser une question ? »
« Est-ce que ce n’est pas indiscret de vous demander si… ? »


Jacques Salomé vous répondrait : 
« Il n’y a pas de question indiscrète. Il n’y a que les réponses qui le sont. »

Quant à moi, je sais, – du moins l’ai-je appris – que la liberté de poser une question appartient à celui qui en est animé ou agité. C’est à lui seul de se donner cette permission.

Si c’est vous qui entrez en matière avec moi, en formulant une question du genre : « Je peux vous poser une question ? » je vais certainement vous dire quelque chose comme : « Je ne sais pas si VOUS, vous pouvez. Toujours est-il que la demande est chez vous et la réponse chez moi. Êtes-vous prêt à prendre le risque de ma réponse ?»

La réciproque est vraie. Je sais que lorsque je pose une question, c’est moi qui m’expose et qui prends le risque d’une réponse : ce peut être un refus, une acceptation, une demande de précision, une interprétation ou un commentaire. En formulant une demande je peux produire un flop, ouvrir un échange, entamer une confrontation, soulever des questions, susciter de l’enthousiasme ou déclencher des hostilités. Je ne sais jamais à l’avance et c’est heureux. Tout échange peut être source de surprise voire de stupéfaction, une occasion de découvrir que l’autre est un autre, tantôt pareil et tantôt pas pareil que moi, tantôt sur la même longueur d’onde et tantôt à des années lumière de ce que j’imaginais/voulais/espérais.

En posant une question, je prends le risque de constater que je n’ai pas été comprise et que je n’ai peut-être pas été suffisamment explicite dans mon énonciation. C’est parfois d’ailleurs, la réponse de l’autre qui me fera prendre conscience dans l’après-coup, de la nature foncière de ma demande.

D’autres fois encore, je prends même le risque d’obtenir une réponse à une question que je n’avais pas posée. Une réponse qui va faire dériver l’échange sur un tout autre débat. C’est alors à moi de reformuler ma demande, de recadrer son objet et ses enjeux initiaux.

Quand j’ai commencé à utiliser la Méthode ESPERE – avant même qu’elle ne porte ce nom – j’avais proposé d’animer un groupe de parole inspiré de la pratique de Jacques Salomé, dans l’institution où je travaille. Je tenais à ce que les tenants et les aboutissants de ce projet soient bien clairs aux yeux de chacun. Il me fallait tout d’abord l’accord administratif de ma direction.

J’ai rédigé un écrit que j’ai soumis à l’avis des personnes concernées.

Plusieurs réunions s’en sont suivies avec maintes discussions.

Au fil de nos échanges, je constatais que chaque intervenant s’était emparé de mon projet à sa manière et y allait de ses demandes d’aménagement. Tant et si bien qu’au bout de plusieurs semaines de tergiversations, je ne reconnaissais plus mon « bébé ».

Lors d’une énième réunion, l’idée d’une symbolisation de la situation s’imposa alors à moi. Je n’avais pas d’objets ad hoc à disposition, si ce n’est mes outils de travail.

Je me suis emparée de ma trousse. Je l’ai déposée au centre de la table de discussion et j’ai dit à peu près ceci :

« Voici le projet que je vous ai présenté il y a deux mois. Je vous ai demandé si vous étiez d’accord ou non que je le réalise. Ce projet est un tout. Je constate qu’au fur et à mesure des discussions, vous me demandez d’enlever ceci (je sors les crayons de la trousse) ou de rajouter cela (j’empile divers objets sur ma trousse). »

Alors, en désignant ma trousse, je me suis adressée à mes collègues :

« Voilà mon projet tel que je le conçois. Ma question est simplement de savoir si vous êtes d’accord que je tente cette expérience. »

Je me suis adressée respectivement à chacun des responsables présents en lui posant cette seule et unique question :

« Êtes-vous d’accord, OUI ou NON, pour que je démarre ce projet ? »

J’ai recueilli 5 avis favorables.

Il se fait parfois, et je le découvre en cours de route, qu’une demande que j’ai formulée dans un premier temps, était plus exigeante qu’elle n’en avait l’air ou plus précise que je ne le soupçonnais moi-même. Elle s’apparentait à une consultation référendaire. Lors d‘un référendum, il n’y a que deux bulletins de vote valables. Tout autre propos peut avoir son intérêt, par ailleurs, mais ne sera pas pris en considération pour autant, à l’heure du dépouillement.

Communiquer et être en relation ne va pas de soi. Les bonnes relations sont loin d’être cet idéal de naturel dont nous rêvons souvent.

J’aime cette métaphore que j’ai entendue un jour, proposée dans un colloque : « La communication c’est toujours aux ¾ raté».

Communiquer c’est bricoler : une activité bien prenante qui comporte ses tâtonnements, ses ajustements et ses réajustements, ses conclusions à tirer, tout en acceptant l’idée qu’aucune généralisation n’est véritablement envisageable. N’empêche : il est toujours possible d’apprendre quelques repères et balises pour s’orienter.

Maryse Legrand, maryselegrand@orange.fr

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