Edito

Je suis à p(l)aindre vraiment !

04.04.2006 20:51 par Maryse Legrand

Nous ne choisissons pas ce qui nous arrive, mais quoi qu’il puisse advenir, nous disposons pour aborder les réalités de nos vies quotidiennes, de trois principales options. J’ose à peine parler de « choix » tellement la marge de manœuvre semble étroite et l’éventail des possibles restreint, pour beaucoup d’entre nous : « On est bien obligé de… » « Y a pas le choix. » « J’ai suivi le mouvement».

Grosso modo, nous pouvons - c’est Jacques Salomé qui nous propose d’envisager ainsi les choses et je souscris à cette façon de voir - :
- manier l’accusation et la critique ;
- nous complaire dans la plainte ;
- consentir à la responsabilisation.

Manier l’accusation et la critique : ce qui nous arrive est considéré comme provoqué par quelqu’un en particulier, les autres en général, - plus anonyme encore : le sort. « C’est à cause de toi que… » « C’est de ta faute si… » « C’est le docteur/la maîtresse de maternelle/le voisin/le destin… qui… » La cause est entendue : elle est en dehors de nous, sans autre forme de procès. Nous n’y pouvons strictement rien. Le ciel ou un pot de fleurs nous est-il tombé sur la tête, que nous n’avons rien vu venir, nous ne comprenons pas « pourquoi ».
Que ce soit bien clair : c’est bien sûr quand cette attitude est généralisée et systématique qu’elle pose problème. Elle ne nous permet guère d’évoluer et de faire face aux réalités ou aux épreuves de la vie.
« Dès que je manie la critique, je sens s’aggraver l’irritation, et en même temps j’ai conscience que c’est cette irritation même qui crée l’adversaire ! Les deux vont ensemble. Cette indignation que je laisse monter en moi donne une énergie colossale au Léviathan qui se tient devant moi. Ainsi me place-t-il où il veut m’avoir : dans la réaction – c’est-à-dire dans la guerre. » (Christiane Singer, N’oublie pas les chevaux écumant du passé, 2005, 116-117)

Recourir à la plainte : ce qui nous arrive nous accable, nous abat (et il y a de quoi, parfois !) mais nous en retirons surtout motif à nous complaire dans la souffrance, à attirer l’attention, à obtenir des avantages ou des mérites (selon le contexte), à parvenir à nos fins, à justifier nos léthargies, à trouver des prétextes qui nous donnent bonne conscience. Nous prenons ce qui va mal, et le reste d’ailleurs, comme autant de raisons pour maugréer : « C’est trop beau, ça ne peut pas durer. » « Après le vent, la tempête. » « Après le beau temps, la pluie. » « Tu en as de la chance, toi ! Moi, je peux pas, j’ai pas fait d’études. » « Quelle veine tu as ! C’est pas à moi que ça arriverait… Moi c’est plutôt la poisse ! Remarque, j’ai l’habitude. Je ne sais pas ce que je fous là, dès le début je n’ai pas été désirée.» « Vous ne pouvez pas comprendre, vous ne savez pas ce que c’est que d‘avoir été quitté et de se retrouver seul à mon âge ! »

S’exercer à la responsabilisation : ce qui nous arrive peut devenir occasion d’appropriation afin d’« être » ou de « devenir » « sujet » de notre histoire. Le bienfait trouvé dans la possibilité de mettre des mots sur notre vécu, ne tient pas tant au fait d’évacuer comme on le prétend souvent, mais à celui de s’approprier l’expérience vécue. S’approprier un événement à travers le ressenti authentique qu’il a suscité, c’est pouvoir répondre pour soi, à des questions telles que : « Qu’est-ce qui se manifeste à moi à travers ce qui survient dans ma vie ? Est-ce que je peux considérer ce qui m’arrive (venant du dehors mais aussi du dedans – le corps ) et le saisir (le prendre en main) avant de le regarder, de l’écouter ? Est-ce que je peux consentir à ces sortes d’épousailles intimes avec moi-même qu’on appelle la responsabilisation ? »
Elle est très belle et forte, je trouve, cette définition que je dois à Annick de Souzenelle. Si –comme le propose cette lectrice-traductrice éclairée des textes anciens – je m’inspire des divers découpages du mot à partir de son étymologie latine et hébraïque –, la responsabilisation est la capacité de pouvoir répondre (respondere) de ces choses en nous (res) qui, ayant du poids (pondere), demandent à être épousées (sposare).
L’autoresponsabilisation donne parfois accès à cette distance prise avec soi-même qui s’appelle l’humour.
Je lisais il y a peu, le roman de Frédéric Fernay intitulé Le dernier amour de Monsieur M1. Monsieur M. pourrait être Matisse. Un peintre que nous connaissons tous. Un homme qui s’est montré d’une rare lucidité sur lui-même (nous le savons moins).
Dans un feuillet daté de juillet 1954, quelques mois avant sa mort, il aurait écrit ceci :

« 26 juillet
J’ai beau lutter chaque jour, mes progrès sont infimes.
Je commence à deviner que la seule gloire qui m’est permise est chose obscure et volontaire, et non point radieuse, publique, triomphale. C’est celle d’un idiot, qui, chaque jour, doit réapprendre à vivre et à marcher avec une canne, en soufflant comme une forge.
Ah ! le beau vieillard !
Je suis à peindre vraiment. »

Depuis que j’ai lu ces lignes, j’ai vu le verbe plaindre se dépouiller de son l (aile) : littéralement envolé(e) ! J’ai assisté à l’extinction d’un feu dans ma matière grise. Un mot a disparu de mon lexique. Avec pour contrepartie, la création d’une nouvelle bifurcation dans le réseau synaptique de mes neurones, en direction de peindre.
Serais-je portée à me plaindre que c’est « peindre » qui me viendrait à l’esprit. Et peu importe que je ne sache pas tenir un pinceau. Là n’est pas le propos.
Rien que l’idée de remplacer un verbe poussif et mélancolique par un autre, haut en couleur, associé aux bleus de Matisse et à ses emboîtements de rêves (son tableau le Rêve peint villa Le Rêve), m’est déjà une consolation d’avance sur la prochaine raison que j’aurai, d’être tentée de m’apitoyer sur mon sort.

1 Comme prévu par le lawyer américain qui s’est occupé de faire publier les carnets imaginaires de Matisse, ce livre est paru « en septembre 2005 : cela correspond, précise-t-il, à ce qu’on appelle en France la rentrée littéraire. Je ne sais pas trop ce que c’est : on me dit que c’est une sorte de rite un peu frénétique dont les Français font une fête, à l’automne, comme les vendanges. »

Maryse Legrand, maryselegrand@orange.fr

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