Edito

L’art de conjurer l’absence

15.06.2007 20:20 par Maryse Legrand

J’ai aimé la dynamique à la fois studieuse et festive qui a régné au cours de ces deux journées. J’en ai été stimulée à plus d’un titre. L’intervention de Jocelyne Brocco qui a présenté son travail de symbolisation avec l’argile m’a tout particulièrement donné matière à méditation et à rêverie. Ce qui touche au symbolique, se situe à mes yeux à une frontière sur laquelle j’aime camper. J’entends ici « symbolique » dans un sens large qui m’évoque tout à la fois les démarches symboliques que Jacques Salomé propose, les médiations thérapeutiques et l’art-thérapie en particulier, les processus de représentation envisagés par la théorie psychanalytique, l’étymologie, l’art et la création en général.

J’ai eu envie de rassembler dans un petit texte quelques associations que m’a inspirée la création de symboles dans l’argile. Je remonterai ainsi aux sources de l’art figuratif et de la sculpture. Nous avons, chacun de nous, un rapport singulier aux différentes formes de symbolisation qui existent, avec des prédilections et des affinités électives pour l’une ou l’autre d’entre elles (symbolisations qui impliquent tantôt le perceptif, la sensorialité, la motricité, et tantôt l’imaginaire ou le langage). J’ai parfois l’impression de travailler avec les mots ou les idées comme avec un médium malléable que je façonne et que je pétris avant de les polir ou de les fignoler.

Je montrerai à travers deux illustrations, qu’avec des supports différents (l’argile par exemple pour l’art figuratif et la sculpture, ou les mots dans l’écriture d’un roman) nous cherchons, au fond, à garder vivante la trace d’une expérience vécue et ainsi, à conjurer l’absence ou l’oubli.

Auguste RodinLe récit qui suit est connu comme le roman des origines de l’art. J’ai toujours grand plaisir à me le rappeler. Il met en scène la fille d’un potier sicyonien, le premier qui inventa l’art de faire des portraits d’argile.

Il y avait donc à Corinthe une jeune fille dont le père, nommé Butadès, était potier. La belle enfant se trouva abandonnée de l’homme qu’elle aimait. Il devait partir pour l’étranger ou pour un long voyage, la version diffère selon les auteurs. Peut-être s’en allait-il à la guerre, l’histoire ne le dit pas. Dans son désespoir, la fille de Butadès eut l’idée d’éclairer avec sa lanterne le visage qu’elle ne reverrait sans doute jamais plus. Le profil se dessina alors sur le mur de la maison et elle entoura d’une ligne l’ombre projetée. On rapporte, qu’ému par ce geste, Butadès appliqua un peu de son argile sur les contours de l’esquisse murale. Il en réalisa un moule et, après l’avoir fait sécher, le mit à durcir au feu avec le reste de ses poteries.

« Quand le jeune homme s’éloigna, ce portrait en argile fut tout ce que l’amoureuse garda de lui. L’ombre d’une ombre. La trace de l’amour.
Rapportée par Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle[1], cette légende consacre la naissance de l’art figuratif. L’amour et l’absence ont engendré la première représentation réaliste d’un visage. L’être aimé s’éloigne. Bientôt il aura disparu. La séparation sera longue. Certains départs ne sont-ils pas définitifs ? Avec une lanterne et un père potier, une jeune fille à Corinthe inventa l’art de conjurer l’absence ».[2]


« Selon ce texte, la peinture prendrait naissance dans ce geste d’une jeune fille à prélever l’image de l’être aimé et la sculpture dans le désir du père de satisfaire la nostalgie de sa fille par la représentation matérielle en volume de l’image. Ce mythe des origines de l’art est intéressant car il attribue les manifestations artistiques anciennes à des gestes impulsifs de représentations à partir d’ombres projetées d’un corps sur une surface. Par le représenter, il s’agit de mettre devant les yeux, de toucher par le regard, la chose en question. Dès lors la pensée rencontre l’image.» [3]

Le geste hiératique de l’artiste qui consiste à « empreindre une face devenue invisible », est tout aussi bien le geste de l’écrivain/écrivant qui, à sa manière, conjure l’absence ou le risque d’oubli.

La scène qui suit, je l’ai lue, il y a quelques mois, dans un merveilleux petit roman[4]. Je la trouve toute aussi belle que la légende de Pline l’Ancien.

« Un homme avec une valise entra dans la salle à manger, il devait arriver à l’instant et n’avait sans doute pas encore vu sa chambre. Il marchait avec une béquille, mais vite et bien. Cet homme plut à grand-mère comme jamais aucun des prétendants à qui elle avait écrit des poèmes enflammés et qu’elle avait attendu au fil de ses mercredis. Alors elle fut sûre de ne pas être dans l’au-delà avec d’autres âmes du purgatoire car dans l’au-delà ce genre de choses n’arrive pas.

Le Rescapé avait une méchante valise, mais il était vêtu de façon distinguée et malgré sa jambe de bois et sa béquille, c’était un très bel homme. Après le dîner, de retour dans sa chambre, grand-mère se mit aussitôt au bureau pour le décrire avec précision, de sorte que si elle devait ne plus le croiser dans l’hôtel, elle ne risquât pas de l’oublier. Il était grand, il avait des yeux sombres et profonds, la peau douce, le cou fin, les bras forts et longs et de grandes mains d’une candeur enfantine, la bouche charnue et évidente, malgré une barbe courte et légèrement frisée, le nez doucement arqué.»

« L’écriture est là où tu n’es pas[5]»

L’écriture poétique répond à cette vocation plus que toute autre forme d’écriture. « La poésie est mémoire, mémoire de l'intensité perdue. » [6]

« Je t’écrirai, oh oui, je t’écrirai pour m’irriguer encore de toi.
J’invente déjà les mots à te dire.
Je viens d’acheter à l’instant cinq mille feuilles de papier, du beau papier blanc, toilé, sensuel sur lequel je pose ma joue, écrivant avec mes cils le déchirement. »

Maryse Legrand, maryselegrand@orange.fr

[1] Livre XXXV, « La peinture », Gallimard, Paris, 1999, p. 363
[2] Nicole Avril, Le roman du visage, Pocket, 2002, p 9
[3] Céline Masson avec Jean-Luc Parant, La vie vaut la peine d’être visage. Essai sur le visage., encre marine, 2004, p. 39
[4] Milena Agus, Mal de pierres, Liana Levi, 2007, p 33
[5] Barthes cité en épigraphe par Delphine de Vigan dans Un soir de décembre, J-Claude Lattès, 2005
[6] Yves Bonnefoy, extrait d’une interview dans Le Monde de l’éducation de septembre 1999.
[7] Jacques Salomé, Je m’appelle toi, Albin Michel 1990, p 12 (première édition en 1979 aux Editions du Regard Fertile.

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