Edito

L'écologie relationnelle : oïkos logos et écoute de l'autre

07.07.2009 18:52 par Maryse Legrand

Au-delà de l’espérance qu’évoque d’emblée l’intitulé ESPERE, il s’agit d’un acronyme. En le déployant nous voyons/entendons que l’écologie relationnelle figure au cœur de l’énoncé, lequel signifie « Energie Spécifique Pour une Ecologie Relationnelle Essentielle » ou, selon le contexte, « à l’Ecole ».

Le mouvement de sensibilisation et de mobilisation citoyennes engagé autour du thème générique de l’écologie, prend de l’ampleur. La question est plus que jamais d’actualité. D’ailleurs, c’est simple : « Il est trop tard pour être pessimistes » (Yann Arthus-Bertrand, sur les ondes de la radio, à propos de son exposition 6 milliards d’Autres).

N’est-ce pas l’occasion de donner plein droit de cité à une écologie appliquée au domaine des relations humaines ?

« J’entends par écologie relationnelle l’ensemble des actes, des attitudes, des comportements et des moyens d’expression mis en œuvre par une personne vivant dans un milieu donné afin d’établir des échanges significatifs dans lesquels elle puisse se sentir reconnue dans son unicité, acceptée dans son entièreté, entendue et confirmée dans le meilleur de ses possibles » (Jacques Salomé, 1993) »

Le 8 mai, le rabbin et philosophe Marc-Alain Ouaknin, s’exprimait sur les ondes de la radio[1] et donnait, à partir de la démarche sémantique et philologique qui est la sienne, une interprétation tout à fait saisissante de la crise actuelle, qui rejoint en de nombreux points des arguments que Jacques Salomé a développés avec son concept « d’écologie relationnelle ».

Au cours de cet entretien radiophonique, Marc-Alain Ouaknin appuie son propos sur sa fine connaissance de la langue hébraïque et il explore les enjeux du mot criseà partir de son sens ancien. Je l’ai écouté avec un vif intérêt, moi qui me passionne pour l’étymologie et qui suis sensibilisée à l’écologie relationnelle depuis de nombreuses années. J’ai eu comme l’impression de participer à un moment de fête de la pensée.

Je rapporte ici, un passage de cet entretien[2] qui vaut la peine de prendre le temps de sa lecture.

« De financière, la crise est devenue économique et chaque jour apporte la confirmation que nous avons à faire à un phénomène global et puissant.

S’il est encore difficile d’en cerner les contours, chacun pressent qu’elle plonge ses racines bien au-delà de la simple dimension matérielle de la sphère économique. Crise de société, crise morale, crise civilisationnelle… » C’est ainsi qu’est annoncé le forum D’autres regards sur la crise sur le site de France Culture.

Marc-Alain Ouaknin nous explique qu’en hébreu le mot crise veut dire casser et contient en même temps le sens de réparation. Cette notion « de cassure liée à la dimension de réparation ouvre un champ extrêmement intéressant qui est celui de l’espoir ou de l’espérance et on s’aperçoit de manière quasiment « magique », entre guillemets, que le mot « crise » en hébreu, « chever », machber » est le même mot que le mot « espoir » […] à la fois l’espoir et l’attente, […] ce qui veut dire que quand il y a une crise […] à partir de l’hébreu, on sait déjà que ce qui est cassé peut être réparé, cette réparation possible ouvre à l’espoir et l’espoir ouvre à la dimension du temps. »

La crise que nous vivons serait une crise du temps et de la temporalité, « c’est-à-dire de la manière dont on s’inscrit dans le temps. »

« J’ai réfléchi, poursuit Marc-Alain Ouaknin, par rapport au terme hébraïque qui est absolument fantastique puisque le temps se dit […] « zeman » et ce mot est construit à partir d’une racine qui est « zimen » qui veut dire « inviter », faire une invitation, au point que fabriquer […], faire […], produire du temps, « Léhazmin » veut dire précisément en hébreu, la même chose que « inviter quelqu’un » et que d’une certaine manière, si aujourd’hui on n’est plus dans la possibilité de la production du temps, cela voudrait dire qu’on n’est plus dans la possibilité d’inviter quelqu’un, c’est-à-dire d’accueillir l’autre, et que la crise du temps est en fait une crise de l’éthique, au sens où l’on ne sait plus [ce que] veut dire « recevoir », […] accueillir l’autre. »

« Être en relation » nous rappelle Jacques Salomé c’est avoir la capacité de pouvoir alternativement et librement Demander, Donner, Recevoir, Refuser et leurs déclinaisons Proposer, Offrir, Accueillir, se Positionner.

J’apprends encore des choses passionnantes en écoutant Marc-Alain Ouaknin.

La crise, en fait, elle vient d’un déséquilibre. […] c’est la cassure de la justesse des choses. Or l’hébreu le dit aussi de manière magnifique. L’équilibre se dit « mosnaïm » et désigne le fait qu’il y a une balance, les choses sont en balance, il y a un équilibre de part et d’autre. La racine de « mosnaïm » vient du mot « ozain » qui veut dire « l’oreille ». Tout se passe comme si 2000, 3000 ans avant la découverte de l’origine du centre de l’équilibre dans l’oreille interne, l’hébreu savait que pour être en équilibre, il faut qu’il y ait une oreille, c’est-à-dire une écoute… Ce déséquilibre, cette perte de l’oreille, c’est donc une perte de la capacité à entendre l’autre.

« Et pour sortir de la crise, conclut Marc-Alain Ouaknin […], il y a un réapprentissage de l’oreille, c’est-à-dire un réapprentissage de l’écoute. »

On n’est pas en reste de ce côté-là, avec tous les repères que contient la méthode ESPERE, en terme d’écoute active, d’écoute centrée sur la personne, etc.

Comment faire ? demande le journaliste.

La réponse est aussi simple qu’elle est délicate à appliquer : elle est un appel au silence.

« C’est relativement simple, peut-être trop simple […] Qu’est-ce que ça veut dire écouter l’autre ? Écouter l’autre, ou écouter le monde ou écouter les signes, c’est l’humilité bizarrement de se taire, c’est l’humilité d’un silence parce que ce qui fait que nous n’entendons pas, c’est que nous faisons trop de bruit par rapport à notre propre parole qui vient recouvrir la parole de l’autre comme si on savait déjà tout et au lieu d’entendre, d’écouter, de se dire « voilà, je me mets en retrait pour laisser l’autre parler, se dire, se raconter dans son intimité » on plaque notre vision du monde sur l’autre. […] Et je crois qu’aujourd’hui, il y a certainement une responsabilité due justement, à la vitesse de l’information, c’est qu’on ne laisse plus les choses devenir, être, se montrer, mais elles sont déjà là, c’est-à-dire que vous ouvrez n’importe quel média, vous avez l’information à la minute même… »

Nous ne sommes pas très loin des propos de Jacques Salomé qui parle d’une « communication de consommation. » par opposition à la communication relationnelle.

Et Marc-Alain Ouaknin termine son entretien par ce constat que je ne peux que confirmer, de ma place de psychologue et de thérapeute. Nous sommes devenus ni plus ni moins des êtres de surface.

« Je crois qu’il n’y a plus de déploiement de l’intériorité des gens et c’est pour cela que je parle en fait d’une crise de l’intime… Pour moi, la crise contemporaine est une crise de l’intime, c’est-à-dire de la maison, de la maison de l’être si on peut dire, cela se dit en grec οίκος ou "oïkos" – se prononce o puis i suivi de kos : o/i/kos, c’est moi qui rajoute – et je crois que c’est intéressant parce que ce discours de l’intime, cette parole de la maison, de l’oïkos, va se dire en grec, et en français aujourd’hui, « Oïkos logos[3] », c’est-à-dire « écologie ». […] on est vraiment dans une crise de l’écologie parce qu’on est dans une crise de l’intime, c’est-à-dire une crise de la possibilité que chacun puisse dire son intimité, son intériorité. »

Communiquer, apprend-on dans le corpus de la méthode ESPERE, c’est apprendre, à dire, à se dire, à écouter, à entendre et à ne pas nécessairement tout dire (= se taire).

Que de correspondances ! J’entends là, de très beaux et stimulants prolongements sémantiques au thème de notre colloque des 9 et 10 mai 2009 et, par dessus le marché, une heureuse coïncidence de date : l’entretien a eu lieu sur les ondes de la radio le 8 mai.

Ce retour aux sources de l’étymologie grecque du mot écologie me ravit. J’aime tout particulièrement ces lointains échos de la « maison de l’être » des origines qui me viennent à l’esprit lorsque j’écris et que je prononce le mot οίκος  λόγος : oïkos logos et que je le pense appliqué au domaine des relations humaines . οίκος  λόγος relationnel ou écologie relationnelle.

 

Maryse Legrand, maryselegrand@orange.fr

 

NB : Un résumé de cet article est paru sur le site de France Culture à la page Webradios, Forums (D'autres regards sur la crise) Contributions en date du 05 juillet 2009

 



[1] France Culture, série d’émissions qui ont lieu depuis la fin décembre 2008, tous les vendredis, sur le thème D’autres regards sur la crise. Antoine Mercier s’entretient avec des intellectuels pour nous aider à penser la crise. Tous les entretiens sont disponibles sur le site de la radio, à la partir de la page Forum, en version audio et pour la plupart d’entre eux en version écrite PDF. Une série de documents passionnants faits de regards croisés différents et complémentaires (philosophes, historiens, économistes, psychanalystes, sociologues etc.– d’origine française ou étrangère).

[2] Sachant qu’il peut être écouté et lu dans son intégralité sur le site de France Culture, à la page annoncée ci-dessus.

[3] Discours, science, connaissance

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