Edito

Natalis (Solis Invecti)

12.12.2006 20:47 par Maryse Legrand

Tryptique Naissance de Ludovic MarL'est la période liturgique qui englobe les quatre dimanches qui précèdent Noël. Traditionnellement, les chrétiens allument une bougie le premier dimanche, puis une de plus chaque dimanche suivant : autant de symboles de la lumière qui va renaître le soir de Noël.

« Dans le calendrier latin le 25 décembre était le jour exact du solstice. En 274 l’empereur Aurélien fit de ce jour la fête de clôture pour les Saturnales et la nomma par décret Natalis Solis Invecti. En 336 l’empereur Constantin fit coïncider la fête du soleil invaincu avec la fête de la naissance de Mithra dans une grotte et avec la fête de la nativité de Jésus dans une crèche. »
Pascal Quignard dans Les Paradisiaques

Noël, si l’on s’en tient à l’étymologie est apparu vers. Le mot est issu par évolution phonétique (nael) et modification vocalique du latin natalis (relatif à la naissance).

Premier Chapitre
L’Avent. Noël. Avant la naissance. Vie prénatale ou ante natale. Depuis quelques années les cliniciens s’intéressent au fœtus, mais aussi à la mère enceinte, au père et aux équipes qui prennent en charge tous les problèmes afférents à cette période de la vie. Une nouvelle discipline est née qui porte le nom de « psychiatrie fœtale ». Elle comporte une section dédiée à la psychiatrie anténatale. Elle porte le nom de « Premier Chapitre » « pour bien montrer qu’il n’y a pas de césure entre ce qui est avant la naissance et ce qui est après la naissance, et pour souligner l’existence d’une continuité entre ces deux périodes. Freud lui-même affirmait d’ailleurs : « Il y a beaucoup moins de discontinuité entre la vie avant la naissance et celle après la naissance. » Le groupe « Premier Chapitre » est là pour affirmer que la vie fœtale, la période de la vie fœtale et de la grossesse, constituent vraiment le premier chapitre de la vie d’un enfant, et non pas quelque chose qui se passerait avant la vie. C’est sans doute parce que, jusqu’à une période récente (1980 environ), on n’avait pas accès au fœtus qu’on devait obligatoirement négliger cette période, voire refouler toute curiosité pour le contenu inquiétant du ventre maternel. » (Michel Soulé dans L’enfant à naître. Identité conceptionnelle et gestation psychique de Benoît Bayle, Erès 2005).

Premier monde
Pascal Quignard appelle « premier monde » le « premier chapitre ». Nous gardons la trace de son terme sur notre corps.

« Le nombril est une cicatrice, écrit-il, dans Sordissimes au chapitre LV (2004). C’est du passé. C’est exactement le passé à la limite du jadis. C’est sur le corps la trace qu’il y a deux mondes. C’est la preuve de l’origine vivipare. On commence la vie atmosphérique par une expulsion sexuelle, un nœud qui ferme l’union, un coup de couteau qui disjoint l’ancien conduit, une trace qui reste sur le ventre.

Vestige de la fin du premier monde, qui persiste même sur le ventre des morts.

C’est le premier bout de corps coupé sur les corps des humains. »


Naissance
Je pense à de très belles pages que j’ai lues, il y a quelques années déjà, sur le thème de la naissance. Les unes sont écrites par une femme, Christiane Singer (CS) dans Rastenberg (1996). Nous devons les autres à un écrivain, Pierre Péju (PP) dans Naissances (1998, paru, depuis, en édition de poche).

Je vais simplement mettre en parallèle quelques extraits de ces deux ouvrages.

« Pendant ce temps, au fin fond du couloir, le ciel s’est ouvert. Entre les jambes de la mère est apparue la couronne. Les servantes se signent et Rosi la sage-femme invoque les saints dans un marmonnement inaudible. La mère se penche en avant comme soulevée par une violente lame de fond et pousse un « ah » d’émerveillement et de terreur. La Vie, la vaste Vie, impossible à contenir entre les rocs des falaises écarte les os des femmes pour entrer au monde. Quelque chose a lieu dont la perfection plus jamais ne sera dépassée, quelque chose qui en somme, puisque tout y a place et s’y épuise épargnerait le détour par une existence si on ne l’oubliait pas au plus vite. Il n’y a que les femmes qui en sont les témoins et c’est pour cela que les hommes errent, leur vie durant comme des loups affamés. C’est pour cela, dit Rosi, c’est pour cela. Parce qu’ils n’ont pas vu ce que les femmes ont vu. Parce qu’ils n’ont pas été rassasiés de prodige. C’est pour cela, dit Rosi, qu’ils font des guerres et qu’ils battent leurs femmes. Parce qu’ils n’ont pas vu ce que les femmes ont vu ! » (CS)

« Un cheval invisible galope dans le gris de l’aube. C’est le cœur battant, c’est le cœur emballé de l’enfant inconnu qui arrive sur moi à cette vitesse de cavalier fou. D’où vient-il ? […] J’ai pu « voir naître », regarder la naissance en face et jusqu’au bout, mais durant les répits de cette journée, un effroi étrange m’a saisi, un effroi concernant celui qui arrivait et dont le galop sonore du cœur obligeait mon cœur à galoper aussi.

Tu étais là tout proche, mon cavalier fou, mon cavalier transparent et sans âge, toi que j’allais tout de suite reconnaître, mais plus ton apparition était imminente, plus j’étais effrayé par le mystère immédiat de ton apparence. Toi, qui ? Lui, comment ? Que dire ?

Enfant essentiel et terriblement proche, mais enfant inimaginable. Il y a la secrète déchirure, la solitude singulière de celui qui va être père d’un instant à l’autre mais dont le souci ne parvient à s’accrocher à aucun de ces détails de l’apparence concrète qui rendent si précieux les êtres aimés. Sur quelle chair poser les doigts de l’affection ?

Le père voudrait voir vraiment quelqu’un, et ne pas tâtonner ainsi dans l’indécis. Car, malgré lui depuis cette pénombre où il assiste à la mise au monde, il pense aussi aux anomalies toujours possibles, à l’accident de dernière minute, parfois à la monstruosité. Et si je ne reconnaissais rien ? Et si rien ne me parlait dans cette présence nouvelle ?

Le père inquiet voudrait s’agripper à quelque chose d’aussi solide qu’un souvenir alors qu’il ne peut imaginer qu’à vide. Sa pensée soudain aussi inopérante que son corps.

Alors son malaise augmente, au confluent du désir de connaître et de la peur de voir. 

[…] Immense, immense précarité de la paternité qui n’est jamais donnée, comme la maternité, mais conquise, réellement conquise, de jour en jour, d’instants partagés en instants partagés, de mains doucement serrées en jeux turbulents, de questions déroutantes en réponses appliquées, de paroles en silences, d’émotions en habitudes, de confiance en énigmes. »


Maryse Legrand, maryselegrand@orange.fr

Revenir

Archives à consulter

Des éco-relations à l'école et ailleurs...

L’intérêt pour l’écologie fait partie de nos priorités si nous voulons préserver notre planète.

En savoir plus...

L'écologie relationnelle : oïkos logos et écoute de l'autre

Les 9 et 10 mai dernier, s’est tenu à Paris le Vème colloque de l’Institut ESPERE qui avait pour titre L’écologie relationnelle : un défi dès aujourd’hui et pour demain. J’avais proposé pour le présenter l’argument suivant : « Voilà bientôt une...

En savoir plus...

Fidèle à soi-même jusqu’au risque de la rupture

Donner des coups de ciseaux dans le tissu de la relation. Je dédie ce petit texte à Jacques Salomé, lui pour qui la fidélité à soi est une valeur suprême. Fidélité/infidélité. Une valeur morale et son strict contraire. Opposition binaire simpliste archi connue. À peine une pensée...

En savoir plus...

Nos blessures d’enfance : T.R.A.H.I.I.I !

« Nous sommes contemporains de nos douleurs les plus anciennes. » Henry Bonnier, Journal d’une conversion, Rocher 2005 Ce petit texte, sans autre prétention que de rappeler les principales blessures d’enfance (psychiques ou morales) dont nous sommes tous porteurs. Et proposer un petit...

En savoir plus...

Avoir un choix, faute d’avoir LE choix

Ne peut plus. N’a plus part à rien quelqu’un. Quelque chose contraint quelqu’un. […] On a cédé sa place à l'ombre, par fatigue, par goût du rond.[…] On n’a plus le regard de son œil.On n’a plus la main de son bras. On n’est plus veine, on n’envie plus. On n’est plus...

En savoir plus...

L’art de conjurer l’absence

Potier, sculpteur, écrivain/écrivant ou créateur de symboles : du pareil au même. Notre 4ème colloque ESPERE a eu lieu début juin 2007 à Paris. Une « belle succession de rencontres » a écrit Jacques Salomé.

En savoir plus...

Ce que la vie m’a appris

Ce que la vie m’a appris, surtout sur le tard de ma vie, c’est qu’elle était trop courte et qu’il fallait ne pas la gaspiller ou perdre du temps avec elle, mais tenter de la vivre à pleine vie. Vivre sa vie au présent sans s’enfermer ou se paralyser dans la nostalgie du passé, sans...

En savoir plus...

Natalis (Solis Invecti)

« L’Avent (adventus) définit le temps situé en amont de la Nativité. L’avent consacre le temps de l’avant arrivant. » Pascal Quignard dans Les Paradisiaques 2004

En savoir plus...

Croire les autres sur parole : la responsabilité de notre crédulité

Nous fondons nos attitudes et nos comportements relationnels sur des postulats (pour ne pas dire des croyances) dont nous n’avons pas toujours très bien conscience. Certains d’entre eux s’imposent à nous comme des évidences, quand ils ne nous aveuglent pas. Ils ont la vie plus ou moins...

En savoir plus...