Edito

Nos blessures d’enfance : T.R.A.H.I.I.I !

12.05.2008 18:59 par Maryse Legrand

Nous venons tous du pays de notre enfance1. De cet espace-temps de notre vie, nous gardons des souvenirs heureux et apaisés, mais aussi des traces vivaces bien qu’inactives et en sommeil – toujours réactivables, la vie durant – d’expériences douloureuses ou insatisfaisantes, inscrites sous des formes plus ou moins élaborées, entre mémoire du corps et représentations inconscientes ou préconconscientes. Ces survivances du passé sont sources d’une excitation, d’une irritabilité ou d’une susceptibilité prêtes à entrer en irruption sous certaines conditions propices (pour peu qu’elles soient isomorphes aux circonstances qui ont présidé à leur formation, à l’origine).

« Je crois, dit Jacques Salomé2, que les blessures reçues dans l’enfance ne guérissent jamais. Elles peuvent être apaisées, voire cicatrisées, mais elles restent toujours prêtes à s’enflammer si un événement ou une situation les réveille ou les stimule. Quand nous disons que nous allons bien, que nous sommes réconciliés avec nous-mêmes, cela signifie simplement que nos blessures primaires sont en repos, qu’elles ne sont pas irritées. »

Jacques Salomé évoque souvent ces blessures qu’il appelle, ici, « primaires », d’autres fois « archaïques ». Je ne vais pas discuter dans cet édito, l’adjectif « primaire », ni, surtout, le sens du mot « archaïque » qui mériterait à lui seul des développements. J’emploierai par commodité, la formulation courante de « blessure d’enfance » que l’auteur a d’ailleurs aussi utilisée dans Vivre avec soi. Chaque jour la vie3.

« C’est quoi déjà, au juste, les principales blessures dont parle Jacques Salomé ? »

Il m’est arrivé plusieurs fois, ces dernières années, de chercher un moyen mnémotechnique pour me les rappeler ou pour en faciliter la mémorisation à celles et ceux qui me posaient, parfois cette question.

Rien de pertinent ne m’était venu jusque là. J’arrivais toujours, bon an mal an, à reconstituer cette liste, mais il me fallait parfois fournir un effort pour parvenir à les citer toutes sans en oublier. Et puis, récemment, j’ai trouvé un petit truc.

Il faut dire que j’avais participé quelques jours auparavant, à une soirée-rencontre organisée par ma libraire préférée, en présence de l’écrivain Sorj Chalandon, à l’occasion de la promotion de son dernier livre « Mon traître »4. Soirée chargée en émotions au cours de laquelle, l’auteur, encore très bouleversé par l’expérience vécue qu’il raconte dans ce roman, s’est confié à propos de son histoire d’enfant et des trahisons qui l’ont traversée. L’animatrice lui pointait, qu’au-delà de sa terrible histoire de reporter à Libération qui a couvert le conflit Irlandais, chacun pouvait s’identifier à son héros. J’ai eu l’occasion de rappeler que la trahison fait partie des principales blessures d’enfance dont nous avons tous souffert à des degrés divers.
La plongée dans la lecture de « Mon traître », l’état de sensibilité et d’absorption par cette thématique qui m’a habitée au cours de la semaine qui a suivi, ont certainement fait leur œuvre mutative souterraine à mon insu. Toujours est-il que ce contexte particulier a contribué à mettre de l’ordre dans mes idées : je me suis entendue prononcer dans ma tête le sigle évocateur T.R.A.H.I.I.I. Comment ne l’avais-je pas vu avant, lui qui m’apparaissait tout d’un coup si évident, et que d’autres avaient déjà repéré avant moi ! Lui qui signifie :

T comme Trahison
R comme Rejet
A comme Abandon
H comme Humiliation
I 3 fois comme Impuissance – Injustice – Intrusion

Il y a en chacun de nous, une vulnérabilité toute particulière aux expériences de la vie. Nous avons tous nos réactions disproportionnées, et cette propension à éprouver le titillement ou le réveil intempestif de ces blessures qui nous mettent hors de nous, nous font sortir de nos gonds. Ce sera parfois en réaction aux attitudes d’un autre ou parfois même, à partir d’un « rien » qui joue un rôle d’élément déclencheur : un regard, une simple parole (ou les sujets qui fâchent), un geste esquissé par quelqu’un dans notre direction, ou une inattention de la part d’un proche (un oubli d’anniversaire) ou d’un moins proche (quelqu’un qui vous passe devant au supermarché ou ailleurs). L’une ou l’autre de ces blessures (ou de ses variantes) nous concerne : trahison (ou tromperie), rejet (ou exclusion), abandon, humiliation (ou honte), impuissance, injustice, intrusion (dans l’intimité par exemple)
Savez-vous quelle est ou quelles sont les vôtres ?

Maryse Legrand, maryselegrand@orange.fr

1 Car nous venons tous du pays de notre enfance, Jacques Salomé, Albin Michel 2000
2 dans Je mourrai avec mes blessures, Éditions Jouvence 2002, p 18
3 Les Éditions de l’Homme, 2003, p 69 « À l’écoute de nos blessures d’enfance »
4 Paru aux éditions Grasset en décembre 2007

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