Edito

Quoi enseigner ? Comment ? A qui ?

21.09.2004 20:58 par Test

Le dernier Colloque de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal, qui s’est déroulé les 13 et 14 mai 2004 au Palais des Congrès de Montréal, a eu pour thème : J’ENSEIGNE TU SAIS !
Cette interpellation dont le caractère humoristique ne cherchait pas à masquer une réalité douloureuse, visait à toucher autant les enfants que les parents. Elle a paru nécessaire pour rappeler et confirmer que les enseignants sont là effectivement …pour enseigner. Autour de cette affirmation, il m’a paru important d’accrocher trois questions. Enseigner quoi ? Comment ? et à qui ?
Enseigner quoi ?


Peut être faut-il le rappeler quand même : les enseignants sont là, principalement pour transmettre, partager du savoir et du savoir faire et initier à son utilisation dans la vie au quotidien. Mais aussi, et cela s’avère de plus en plus nécessaire, de proposer aussi un enseignement à du savoir être, du savoir créer, du savoir devenir, c’est-à-dire de poser les bases d’une relation à soi et aux autres pouvant déboucher sur des ancrages pour une socialisation durable, pour permettre aux enfants de développer une sensibilité citoyenne, et favoriser ainsi une intégration dans ce monde qui est le nôtre et qui sera avec quelques changements… le leur. Enseigner aujourd’hui ne peut se résumer à transmettre un savoir codifié ou des connaissances nouvelles, cela suppose aussi pour l’enseignant d’avoir à se confronter (et peut être entrer en concurrence) avec tout un savoir informel possédé par les enfants, acquis dans la rue, à la télévision, emmagasiné hors de l’école en prise directe (trop directe parfois) avec le monde des adultes, savoir qui confronte très tôt les enfants à des rencontres, à des expériences de vie pour lesquelles ils n’ont aucune préparation et envers lesquelles ils restent (même si nous voulons le nier) vulnérables. Les enseignants face à ce savoir diffus, anarchique, chaotique qu’ils devront réorganiser, restructurer et surtout relier au savoir plus formel dont ils sont les détenteurs.

Il conviendrait aussi d’enseigner ( et cela me paraît une urgence) les prémices d’une communication non violente à l’école comme une matière à part entière, dans un cursus qui s’ouvrirait sur les sciences de la vie et les sciences humaines, de façon à apprendre aux enfants non seulement comment se développe et se construit un petit d’homme mais comment il lui appartient d’apprendre à se relier aux autres, pour des échanges et des partages en réciprocité!

Enseigner comment ?
Des générations d’enseignants ont apporté de belles réponses à cette question, des pédagogues hors pairs ont ouverts beaucoup de pistes. De multiples méthodes pédagogiques en témoignent, elles ont pour vocation d’éveiller, de stimuler, de faire participer en s’appuyant sur les ressources vives de chaque enfant. Il se trouve qu’aujourd’hui la plupart de ces méthodes s’avèrent caduques ou inadaptées aux enfants de ce temps. Peut-être reste-t-il, ici ou là au Québec comme en France, de nombreux îlots, écoles, collèges ou lycées et certainement beaucoup de classes encore qui restent protégées, ouvertes et dynamiques. Des endroits où le savoir est proposé, accueilli et reçu sans trop de tensions, d’oppositions ou de violences, mais nous le savons et il serait vain de se le cacher, les difficultés pour enseigner sont de plus en plus grandes. Il devient de plus en plus difficile de rester un enseignant à vie, même si pour la plupart il s’agit d’une vocation profonde. Il conviendrait sur le plan du comment, de privilégier à la fois la dimension interpersonnelle (qualité de la relation qui permet de laisser circuler le savoir et d’asseoir les ancrages pour une meilleure intégration) et la dimension groupale en s’appuyant sur les ressources du groupe pour favoriser la mise en pratique et les savoir faire. De renforcer aussi la dimension institutionnelle (cadre protégé avec des codes et des règles précisant mieux à la fois les droits mais aussi les devoirs de chacun et balisant de façon plus ferme les transgressions possibles).

Enseigner à qui ?
C’est autour de cette question que les enseignants sont actuellement le plus en souffrance. Se contenter de dire que les enfants en âge d’être scolarisés ne sont plus ceux de mon époque serait un lieu commun affligeant et tomber dans la tentation de mettre en accusation la famille qui ne remplit plus ou pas son rôle serait alimenter les leurres d’un conflit toujours en gestation entre enseignants et parents. Mais constater que de nos jours beaucoup d’enfants ne possèdent pas l’équipement relationnel de base, les ancrages suffisants pour leur permettre de vivre en communauté et donc de se confronter aux frustrations inévitables de la vie collective, d’accepter les contraintes minimales exigées par la situation d’apprentissage en commun, d’avoir la capacité d’un minimum de concentration pour se fixer sur la production d’une tâche, le suivi d’une action ou d’une réalisation personnelle, c’est être obligé d’accepter que les conditions minimales pour exercer comme enseignant ne sont pas remplies et que cela met en péril l’équilibre de beaucoup. Les enseignants d’aujourd’hui se trouvent en présence d’une nouvelle catégorie, je devrais dire « variété » d’enfants que j’appelle les enfants du désir. Des enfants qui ont été élevés sans contrainte, par des adultes et des proches qu’ils ont du mal à respecter, car ceux-ci n’exercent pas toujours les grandes fonctions parentales qui sont nécessaires à « l’élevage » (et j’écris ce mot au sens fort du terme, il s’agit bien d’élever , de hausser, de faire croître). Un milieu qui n’alimente pas, témoigne peu des valeurs morales, esthétiques, spirituelles, des adultes qui sont souvent eux-mêmes dans la transgression devant des enfants qui les jugent (ou les copient). Des adultes qui ne peuvent pas représenter ni une référence ni une image d’autorité suffisamment fiable pour leur permettre de se confronter aux contradictions d’un environnement en mutation. Des enfants dont le seuil de frustration est tellement bas, que toute rencontre avec la réalité est vécue par eux comme une agression insupportable, à laquelle ils répondent, pour survivre, par de la violence. Ces enfants du désir, même s’ils représentent pour l’instant une minorité, induisent par mimétisme les comportements et les conduites de nombreux autres enfants, mais surtout et il faut le dire avec fermeté ils « parasitent », ils déstabilisent le travail de toute une classe tout au long d’une année scolaire. Ils se confrontent aux adultes dans une relation où ceux-ci sont fréquemment démunis, face à la grossièreté, aux menaces, aux passages à l’acte . Les réponses et les interventions classiques sont devenues inopérantes. Enfants du désir, « tout, tout de suite, sans contrepartie » « enfant téflon » sur lesquels ni sanctions, ni gratifications n’ont de prises, voilà la population nouvelle, imprévisible, insaisissable avec laquelle les enseignants ont et auront à travailler !

En tentant de répondre à cette dernière question, nous verrons qu’il sera possible de conforter quelques unes des réponses aux deux précédentes questions et peut être ainsi redonner à l’Ecole une place plus fiable et aux enseignants quelques espoirs pour se re-dynamiser si besoin était.
Jacques Salomé.

Jacques Salomé est l’auteur de
Charte de vie relationnelle à l’école Albin Michel
Pour ne plus vivre sur la planète taire. Albin Michel
T’es toi quand tu parle- Albin Michel
Heureux qui communique. Albin Michel.
Minuscules aperçus sur la difficulté d’enseigner Albin Michel

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