Edito

Restitutions symboliques et autres gestes structurants.

10.06.2004 20:59 par Test

Au cours de l'année 2003, nous avons pris que Aube Elleouêt, fille et exécutrice testamentaire d'André Breton, a restitué aux indiens Kwakwaka'wakws, un masque rituel de cérémonie, que ce dernier avait acheté dans les années cinquante. On peut imaginer le chemin parcouru par cette pièce, depuis sa création : passer des mains de pilleurs à celles d’acheteurs, puis transiter par des revendeurs, avant de finir son parcours à Paris dans l'appartement du poète qui la conserva jusqu'à sa mort. Parcourir ensuite le chemin à l’envers, des dizaines d’années plus tard et remonter jusqu’à ses sources comme fraye le saumon.

Je ne connais pas le nom en langue Kwakwaka'wakws qui pourrait traduire "celle-qui-a-rendu", ou encore "celle-qui-nous-a-respecté " mais je peux entendre que ce sont de belles résonances pour un nom. Aude Elleouët pourrait le porter avec honneur.

La démarche de cette femme me plait. Elle est un pas important, cohérent et juste vers le droit des peuples à disposer de leur mémoire et des signes caractéristiques de leurs cultures ancestrales qui les identifient.
Pour connaître ses origines, pouvoir s'y appuyer et transmettre ses racines, il convient de respecter son passé.

Au cours de l’histoire les Européens, comme les Américains, se sont octroyés le droit de dépouiller une foultitude de peuples et d'ethnies des marques de leur identité, de les couper de leurs pratiques rituelles et initiatrices de leur vie sociale ou intime.
Une restitution concertée s’organise aujourd'hui entre les musées de différents pays, pour que reviennent aux sources, sur les lieux mêmes de leur conception, de leur fabrication ou de leur usage coutumier, des objets et des œuvres d'art qui sont autant de traces significatives et essentielles pour baliser une histoire.

Je suis d'autant plus sensible à ce geste, que je possède quelques petits objets venus d'Afrique, des Indes, du Tibet, du Japon et même de la Haute Savoie. Je pressens qu’ils avaient une valeur symbolique et une destination cultuelle ou rituelle. J'ai une affection singulière pour eux et certains ont pris sens dans ma propre vie. Autrefois, je m’étais donné l’excuse, en les achetant, de les protéger, de prolonger peut-être un peu de leur vie, pour les transmettre entiers à l’avenir.
Je me sens démuni pour l’instant vis-à-vis de ces statuettes, coupelles et autres colliers, mais comme je mets de l’ordre dans mes affaires, je retrouve aussi des objets qui ont du sens dans ma propre histoire. Ainsi cette plaque en métal marquée d’un matricule qui me vient de mon géniteur et qui remonte au temps où il était prisonnier en Allemagne. Je l’ai donnée à l’un de mes fils. Elle me semble représenter le symbole d’une liberté à conquérir à chaque instant, surtout quand nous sommes en situation de la perdre ou qu’elle est menacée.

Il y a aussi quelques objets que j’ai reçus en restitution à des gestes que j’ai eus, à des maladresses que j’ai commises et déposées chez des personnes que j’ai pu blesser ou humilier autrefois, par des paroles que j’ai dites, des comportements ou des gestes qu’a eus l’homme que j’étais à ce moment là.

Je me sens plein d’humilité vis-à-vis de ces démarches. Certaines sont très libératrices et clarifient une situation, elles apaisent des ressentiments, libèrent des énergies nouvelles. D’autres au contraire sont disqualifiées et reléguées au rang de fumisteries, de manœuvres, voire de manipulations. Elles risquent de l’être, non seulement par ceux à qui cette démarche est proposée, mais aussi par ceux qui, ayant commis un acte répréhensible ou violent (ou vécu comme tel ) se comportent comme s’ils étaient exemptés d’avoir à assumer la responsabilité de ces agissements.

Notre vie est ainsi parsemée de contentieux qui ne s’apaisent jamais, si en face nous ne rencontrons pas un désir réel de se réconcilier avec soi même, ni la volonté de s’amender et de se déprendre du ressentiment et de la jouissance trouvée à faire mal à son tour à celui qui nous a fait souffrir et par qui nous avons mal. Le besoin de punir est différent du choix de sanctionner. La sanction est une étape nécessaire pour confronter quelqu’un avec l’impact qu’a peu avoir son comportement sur autrui, un préalable pour lui permettre de changer. Sans la reddition de la haine et de la destructivité des cycles de violences et d’auto-violences souterraines risquent bien de s’inscrire dans des histoires de vie et se poursuivre éventuellement sur plusieurs générations.

Jacques Salomé est l’auteur de
Les mémoires de l’oubli. Albin Michel
Une vie à se dire. Pocket
Passeur de vies . Pocket

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