Edito

Transformer les pierres en boutons de roses

08.11.2005 20:54 par Maryse Legrand

Je me souviens fort bien de cette année-là, dans l’institution où je travaille. Nous avions été passablement mis à l’épreuve, mes collègues et moi, dans notre capacité à « contenir » les débordements, les crises et les comportements violents de quelques jeunes.

Plusieurs situations de conflit m’avaient amenée à réfléchir sur notre responsabilité, en tant qu’adultes, dans le déclenchement, voire l’entretien ou l’exacerbation de cette violence chez les adolescents dont nous avions à nous occuper. Et j’avais proposé des échanges entre nous, sur le thème de la violence et de la destructivité. Sujet maintes fois débattu et abordé sous différents angles et de diverses manières. J’avais retenu pour ma part, l’importance qu’il peut y avoir à ne pas prendre la destructivité pour ce qu’elle est, et en même temps, l’intérêt pour chacun, de pouvoir rester vivant - psychiquement s’entend - et créatif, face à la violence. À cette époque, deux citations que je méditais, me tenaient lieu d’ancrage : « Le destin le plus funeste du "mal" que la destructivité et la violence drainent est de n’être entendu et interprété que comme "mal", "mal absolu" ». « Le pire pour le destin élaboratif de la destructivité est qu’elle soit interprétée comme parfaitement identique à ce qu’elle se donne pour être . »

Cette fameuse année tirait presque à sa fin. Je peux la dater maintenant. C’était en juillet 2001. J’avais lu quelques mois auparavant et dès sa sortie, le livre de Christiane Singer : « Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ? » En guise de métaphore récapitulative des messages que je m’étais efforcée de transmettre, au cours des mois écoulés, j’avais conclu mon bilan de fin d’année, en livrant à la réflexion de mes collègues, cette magnifique histoire rapportée par l’auteure dans l’ouvrage que je viens de citer.

« On raconte à Prague que le célèbre Rabbi Löw, que respectait tant l’empereur Rodolph II, fut un jour pris sur un pont de la ville sous les jets de pierres d’une troupe d’enfants, et que les pierres en l’atteignant se transformèrent aussitôt en boutons de roses. Je me suis souvent demandé ce qui avait rendu ce miracle possible. J’ai enfin trouvé l’autre nuit, dans ces insomnies qui sont devenues mes thébaïdes, une réponse qui m’a laissée satisfaite. Si Rabbi Löw réussit à transformer les pierres en roses c’est qu’il aimait tellement les enfants qu’il ne pouvait pas leur permettre de devenir les assassins d’un vieillard. »

Rabbi Löw est devenu à mes yeux, l’incarnation de la « fonction symbolisante » ou de sublimation, que chacun de nous peut exercer, à sa manière, quelle que soit la place qu’il occupe. Dans le droit fil de l’histoire que les Praguois colportent, il m’a été donné d’en vivre une forme de prolongement, par deux fois : deux expériences paradigmatiques, que je conserve précieusement dans le coffret de mes petites mythologies personnelles.

J’ai reçu un jour un petit Pierrot affublé du diagnostic d’« hyperactivité ». Dès la prise de rendez-vous, sa mère était excédée. J’ai tout d’abord rencontré l’enfant en présence de ses parents puis, j’ai tenu à le recevoir seul. Il m’est apparu quelque peu différent du portrait qui m’en avait été peint. Je l’ai trouvé plutôt calme et intéressé, accessible et attentionné, dans cette situation où je lui accordais de l’intérêt. J’étais interrogative et je me demandais comment j’allais bien pouvoir m’y prendre pour transmettre mes conclusions à cette mère, sans la culpabiliser, tout en situant le problème au niveau où je le percevais et où il pouvait être traité : leur relation.

Comme bien souvent en pareil cas, l’enfant sans le savoir (?) vint à ma rescousse.
À la fin d’une consultation, et tandis que j’invitais cette mère à entrer dans mon bureau, Pierrot s’est éclipsé et est sorti. Pas de danger. Il pouvait très bien rester seul, dehors. Tandis que nous en étions à régler les formalités de fin d’entretien, il jouait dans la cour. Nous l’entendions s’amuser avec les graviers et y traîner ses pieds. Madame s’énerve puis hurle le prénom de l’enfant qui finit par rappliquer. Il s’avance vers sa mère, le bras tendu, en lui présentant son petit poing fermé. Son geste me semble plutôt bienveillant mais cette femme reste fermée à l’offrande de son enfant, lequel, innocemment, ne se laisse pas dissuader : son regard suppliant va du visage de sa mère à sa petite main tendue, et vice versa, l’air de dire « Regarde maman ! » Et elle : « Vas me jeter ça ! » J’assiste à la scène. « Elle s’imagine sans doute que ce sont des cailloux qu’il tient dans sa paume » - et moi aussi d’ailleurs ! Mais, vu sa frimousse, je me dis que Pierrot en a peut-être trouvé un joli, un qui brille, un trésor. Je tente de dissiper le malentendu. « Je crois que votre enfant veut vous dire quelque chose d’important…». Il se sent sans doute soutenu, et livre son butin : il soulève lentement ses doigts pour laisser apparaître dans le creux de sa main ouverte en coupe, des pâquerettes… un peu écrasées, certes, mais des pâquerettes… Quelque peu gênée de sa méprise, cette femme s’amadoue, mais pas pour longtemps. Voilà que déjà elle se ressaisit et se tourne vers moi, en quête d’une alliance. Elle cherche à se justifier. N’était-elle pas persuadée que le garnement cachait des cailloux dans sa main ou qu’il était animé d’une mauvaise intention : quelque chose à lui demander ou à se faire pardonner ?
Me revient alors à l’esprit, l’histoire des pierres transformées en boutons de roses. J’interromps cette femme, calmement : « Madame, rappelez-vous simplement que parfois les cailloux se transforment en fleurs… »
- Oui mais l’autre jour il en a lancé sur la voiture des voisins… »
Je coupe court et lui répète tranquillement : « N’oubliez pas que parfois les cailloux …» Et je la raccompagne ainsi, ce jour-là, en apaisant ses emportements par cette seule et unique remarque. Elle finit par se calmer.

La situation à laquelle je pense maintenant est plus récente. J’ai eu l’occasion dernièrement, de m’interroger sur la question de la méchanceté, du mal, de la différence entre la violence et le mal. J’étais habitée par cette réflexion quand un homme que j’accompagne depuis plusieurs années dans un travail thérapeutique, me mit sur la voie. Il me dit quelque chose qui m’évoqua à nouveau l’histoire des pierres et des boutons de roses, des cailloux et des fleurs.
Je précise que cet homme – je l’appellerai Meaume – m’a souvent mise à rude épreuve quant à mes capacités à supporter sa violence verbale et sa propre destructivité. Je lui ai proposé à plusieurs reprises de recourir à des démarches symboliques (au sens que Jacques Salomé donne à cette expression). Si bien qu’il s’est familiarisé avec ces pratiques et qu’il lui arrive même d’en avoir l’idée spontanément.

Ce jour-là, j’écoute attentivement Meaume.
« J’ai la vision d’un petit cadeau, assez petit en fait. Dedans j’y mettrais tout ce que je vous ai déjà dit. Ce serait comme un résumé ou un condensé en quelque sorte, de tout ce que j’ai pu vous raconter à propos de ma violence. Il y aurait tout ce que je veux vous faire comprendre : comment ça c’est passé mon histoire ; comment l’homme que je suis peut se comporter, être et réagir ; comment je suis capable de me faire violence sur moi ; comment je peux consommer ma vie, brûler le temps ; comment je peux ne pas vivre ou vivre à moitié. Tout ça, j’aurais envie de le mettre dans ce cadeau. Ça serait comme un cadeau pour vous. Il aurait la forme d’un cube de 10 par 10, avec rien dedans, juste ce que je vous ai dit pendant toutes ces années, tout ce dont je suis capable. Vous en savez quelque chose ! Au moins comme ça, tout ça ne serait pas jeté à la poubelle. On peut même dire que ça serait enjolivé. Un cadeau, c’est joli. Je vous l’offrirais comme une espèce de gloire. Ce serait glorifiant pour moi. Et aussi ça transformerait le mal en bien. C’est un "bien" en fait, un cadeau, et ça fait aussi penser à l’enfance, ça arrange bien les choses. Déjà je le verrais en couleur éclatante, dans le rouge. Parce qu’il faut que ça fasse vraiment cadeau. Et il resterait fermé à jamais aussi, parce qu’on saurait ce qu’il y a dedans, il n’y aurait pas besoin de l’ouvrir. »

Je reçois ce témoignage dans un recueillement quasi religieux. Je vois l’amorce d’un virage qui se prend. Meaume sort d’un long processus mortifère de destruction. Je mesure le chemin parcouru. Pendant des heures, j’ai tenu bon et j’ai en quelque sorte absorbé la violence et la destructivité de Meaume sans la juger, sans la lui retourner, en lui proposant simplement d’en parler et de s’entendre lui-même ; en lui permettant de transformer ses propos bruts et crus, au cours d’un lent et patient travail de restauration, de mise en mots et de symbolisation. Aujourd’hui il a suffisamment introjecté cette capacité pour pouvoir faire preuve de gratitude et m’offrir cet ineffable cadeau d’un rouge éclatant. Le rouge, – il ne le dit pas, mais j’y pense –, c’était un mot qu’il était incapable d’articuler quand il a commencé sa thérapie. Il était pour lui l’équivalent de la honte. Il incarnait – au sens littéral du terme – la couleur qui incendiait et ravageait son visage, sans peau psychique, lui qui souffrait depuis l’adolescence de cette phobie particulière qu’est la peur de rougir, quand elle est portée à l’aigu, et que les docteurs lui donnent le nom savant d’« éreutophobie ».

Meaume : je pensais au Graveur dans Terrasse à Rome, le très beau roman qu’a écrit Pascal Quignard (2000). À Bruges, au printemps 1639, Meaume avait vingt et un ans, il aima une femme. Son visage fut brûlé par son rival qui lui lança à la face le contenu d’un flacon d’eau-forte. Ses yeux n’ont pas subi de lésions. Il resta défiguré. De ce désastre il fit une chance.

Je voudrais terminer ce petit texte par une citation que je dois au psychanalyste André Green. Dans une préface intitulée « L‘humanité de l’inhumain » il en vient à conclure par cette invitation, que je me permets de reprendre à mon compte :
« J’ai simplement cherché à en dire assez pour motiver chez le lecteur un mouvement qui le pousse à investir la lecture » [de cet écrit] « à un degré d’intensité élevé qui ne pourra manquer d’engendrer en lui un mouvement de sublimation de la destruction par la transformation de la jouissance à anéantir en compréhension de l’insoutenable aussi bien chez autrui, qu’en soi-même. »

Maryse Legrand, maryselegrand@orange.fr

Revenir

Archives à consulter

Des éco-relations à l'école et ailleurs...

L’intérêt pour l’écologie fait partie de nos priorités si nous voulons préserver notre planète.

En savoir plus...

L'écologie relationnelle : oïkos logos et écoute de l'autre

Les 9 et 10 mai dernier, s’est tenu à Paris le Vème colloque de l’Institut ESPERE qui avait pour titre L’écologie relationnelle : un défi dès aujourd’hui et pour demain. J’avais proposé pour le présenter l’argument suivant : « Voilà bientôt une...

En savoir plus...

Fidèle à soi-même jusqu’au risque de la rupture

Donner des coups de ciseaux dans le tissu de la relation. Je dédie ce petit texte à Jacques Salomé, lui pour qui la fidélité à soi est une valeur suprême. Fidélité/infidélité. Une valeur morale et son strict contraire. Opposition binaire simpliste archi connue. À peine une pensée...

En savoir plus...

Nos blessures d’enfance : T.R.A.H.I.I.I !

« Nous sommes contemporains de nos douleurs les plus anciennes. » Henry Bonnier, Journal d’une conversion, Rocher 2005 Ce petit texte, sans autre prétention que de rappeler les principales blessures d’enfance (psychiques ou morales) dont nous sommes tous porteurs. Et proposer un petit...

En savoir plus...

Avoir un choix, faute d’avoir LE choix

Ne peut plus. N’a plus part à rien quelqu’un. Quelque chose contraint quelqu’un. […] On a cédé sa place à l'ombre, par fatigue, par goût du rond.[…] On n’a plus le regard de son œil.On n’a plus la main de son bras. On n’est plus veine, on n’envie plus. On n’est plus...

En savoir plus...

L’art de conjurer l’absence

Potier, sculpteur, écrivain/écrivant ou créateur de symboles : du pareil au même. Notre 4ème colloque ESPERE a eu lieu début juin 2007 à Paris. Une « belle succession de rencontres » a écrit Jacques Salomé.

En savoir plus...

Ce que la vie m’a appris

Ce que la vie m’a appris, surtout sur le tard de ma vie, c’est qu’elle était trop courte et qu’il fallait ne pas la gaspiller ou perdre du temps avec elle, mais tenter de la vivre à pleine vie. Vivre sa vie au présent sans s’enfermer ou se paralyser dans la nostalgie du passé, sans...

En savoir plus...

Natalis (Solis Invecti)

« L’Avent (adventus) définit le temps situé en amont de la Nativité. L’avent consacre le temps de l’avant arrivant. » Pascal Quignard dans Les Paradisiaques 2004

En savoir plus...

Croire les autres sur parole : la responsabilité de notre crédulité

Nous fondons nos attitudes et nos comportements relationnels sur des postulats (pour ne pas dire des croyances) dont nous n’avons pas toujours très bien conscience. Certains d’entre eux s’imposent à nous comme des évidences, quand ils ne nous aveuglent pas. Ils ont la vie plus ou moins...

En savoir plus...