20 novembre, journée mondiale des droits de l'enfant : l'exception française.

La Convention Internationale des Droits de l'Enfant a été adoptée par les Nations Unies le 20 novembre 1989. Elle affirme qu'un enfant n'est pas seulement un être fragile qu'il faut protéger mais que c'est une personne et qu’à ce titre il a le droit d'être éduqué, soigné, protégé, quel que soit l'endroit du monde où il est né. Et aussi qu'il a le droit de s'amuser, d'apprendre et de s'exprimer. 
En 1995 le Parlement français a décidé de faire du 20 novembre la Journée Mondiale de défense et de promotion des droits de l'enfant.

Le 6 mars 2000, le même Parlement a voté la création d’un poste de Défenseur des enfants, autorité indépendante chargée de défendre et promouvoir les droits fondamentaux des enfants.
 
Mais voilà qu’à la veille des célébrations du 20ème anniversaire de cette convention, la France se distingue et trahit son attitude ambivalente. La perspective des festivités a été assombrie début septembre par l’annonce d’un projet de loi qui revient ni plus ni moins qu’à supprimer le poste de Défenseur des enfants. Et ceci sans consultation. Une pétition a été lancée qui recueille actuellement près de 42 000 signatures (mi-novembre)

Couverture du livre de Maurice BergerL’exception française dans le domaine de la protection de l’enfance se caractérise par ailleurs par un puissant déni qui a de quoi décourager parfois des professionnels engagés dont le travail au quotidien est pourtant courageux et remarquable. Je voudrais mentionner ici les recherches cliniques du psychanalyste Maurice Berger, chef de service en psychiatrie de l’enfant au CHU de Saint-Etienne. En 2007 il publiait « Ces enfants qu’on sacrifie… au nom de la protection de l’enfance » (Dunod). Plus récemment (septembre 2008), chez le même éditeur il fait paraître un ouvrage intitulé « Voulons-nous des enfants barbares ? » avec pour sous-titre « Prévenir et traiter la violence extrême ». 

Les travaux scientifiques que Maurice Berger et son équipe mènent en France depuis plusieurs années font l’objet d’une reconnaissance internationale mais donnent lieu chez nous en France à un « déni volontaire et sans remède ». En conclusion de son avant-propos l’auteur, homme pondéré et réfléchi par ailleurs, mais indigné en la circonstance, nous prédit un avenir sombre. « Le nombre d’enfants « barbares » qui n’ont pas la liberté interne de ne pas frapper va continuer à croître sans que nous parvenions à modifier notre manière de penser ce problème. Notre pays n’a et n’aura que la violence qu’il mérite, et il ne sert à rien de pleurnicher.( p XI )  »
Il me suffira ici, d’évoquer un passage du livre. Il nous donne à lui seul avec éloquence un aperçu de l’ampleur des dégâts.

« On sait depuis 1989 que les traumatismes relationnels précoces « actifs » et « passifs » par négligence, entraînent un stress chronique dont la conséquence est une augmentation de la sécrétion du cortisol. L’élévation constante du taux sanguin de cette hormone a un impact toxique sur le développement du cerveau du nourrisson. D. Galser (2000) a fait une recension des 180 premiers articles scientifiques parus sur ce sujet. C. Bonnier (2005), neuropédiatre confirme que l’hippocampe, partie du cerveau droit qui possède la plus importante densité de récepteurs au cortisol, est le plus atteint. Or c’est dans cette zone que s’organisent la mémoire affective, l’intégration des émotions, les comportements d’attachement et la mémoire des apprentissages. Les IRM en trois dimensions montrent une baisse du nombre de neurones de 16 % par rapport à l’hippocampe de nourrissons témoins vivant dans des milieux familiaux normaux. D’autres zones cérébrales sont aussi touchées. Le stress précoce et continu atteint donc le cerveau en développement d’une manière définitive, ce qui entrave l’instauration de certaines fonctions ; il s‘en suit de la difficulté d’éprouver de l’empathie, de nouer un attachement sain avec autrui et de réguler les affects, une impossibilité de tolérer la moindre frustration et de contenir sa violence. […]

Le dispositif de formation en protection de l’enfance du Québec débute par l’exposé de ces dommages cérébraux. Une brochure d’une qualité remarquable rédigée par la Fondation Reiner aux Etats-Unis et diffusée en français par l’Institut canadien de la santé infantile à l’intention des parents, est consacrée à ce risque. Intitulée « Les premières années durent toute la vie. La recherche sur le cerveau et le développement sain de votre enfant », elle décrit comment le développement du cerveau d’un enfant dépend en partie de la qualité des liens qu’il entretient avec ses parents et son environnement pendant les premières années de son existence. 

En Belgique et en Espagne, J. Barudy et M. Dantagnon (2007) indiquent qu’un des objectifs d’une intervention fondée sur les besoins des enfants en protection de la jeunesse est la neuroprotection. Elle vise à éviter les dégâts cérébraux irréversibles provoqués chez le nourrisson par l’élévation du taux de cortisol sanguin dû à une situation de stress permanent.

IRM d’enfants âgés de 3 ansSeuls certains professionnels de la protection de l’enfance française refusent de reconnaître cette réalité et d’en tirer les conséquences en matière de prévention. Sur les IRM d’enfants âgés de 3 ans qui ont subi d’importantes négligences sans avoir été battus ni secoués (extrait d’une conférence de J.J. Heckmann, 2007, prix Nobel en 2000), les zones sombres dépourvues de neurones, correspondent en gros aux ventricules cérébraux dans le cerveau normal et aux zones atrophiées dans le cerveau de l’enfant négligé. On peut constater l’ampleur du déni français depuis 20 ans. »

Dans une note de bas de page l’auteur ajoute. 

«  On sait aussi maintenant que la manière dont le cerveau se développe dépend d’une interaction complexe entre les gênes hérités et les expériences vécues ; que les expériences précoces ont un impact décisif sur l’architecture du cerveau et sur la nature et l’envergure des aptitudes de l’adulte ; que les interactions précoces ont une influence directe sur la façon dont le cerveau est « câblé », c’est-à-dire sur la manière dont s’établissent les liens entre les neurones ; que le développement du cerveau n’est pas linéaire et qu’il y a des moments prioritaires pour acquérir différents types de connaissances et d’aptitudes ; que l’ouverture de la fenêtre des fonctions cognitives atteint son sommet vers l’âge d’un an, et que le cerveau des enfants de 3 ans est deux fois plus actif que celui des adultes. L’absence d’expériences essentielles proposées à l’enfant lors de ces périodes peut avoir comme conséquence un risque permanent de dysfonction (L. Noël, 2003) » ( p 21-24)

Parler de système SAPPE comme le fait Jacques Salomé lorsqu’il évoque le système Sourd Aveugle Pervers Pernicieux et Energétivore dans lequel nous baignons, n’est pas un sigle vain (cf. Pour ne plus vivre sur la planète TAIRE, Albin Michel, 1997). Et, lorsqu’en poète l’auteur nous dit à sa manière que les enfants sont notre part d’éternité, nous avons de quoi nous interroger sérieusement : « Que faisons-nous de cette part d’éternité ? »

Dire encore pour ne pas conclure, que les connaissances et les recherches dont nous disposons aujourd’hui montrent que les moyens à mettre en œuvre pour changer les pratiques, soigner et surtout prévenir les violences et protéger les enfants, ne sont pas particulièrement coûteux, pour peu que nous puissions envisager la question en profondeur, penser à long terme et élever le débat au-dessus des prises de positions purement idéologiques. Si moyens nous avons à nous donner, ce sont essentiellement les moyens de réfléchir. Mais il est vrai que penser à ce sujet complexe autrement qu’en tout ou rien, n’est pas de tout repos.

Maryse Legrand, psychologue clinicienne.